L'Avènement de Seltika'Sar
Natasundra suivait Althaea et Althae depuis longtemps déjà. Leur existence lui apparaissait comme une déformation de l’architecture du monde. Ils n’étaient pas une erreur grossière, mais une dérive subtile : une concentration excessive de Noèse, capable non seulement d’agir, mais de se transmettre, de se reproduire. Une dynamique qu’elle n’avait ni conçue ni validée. Une anomalie dans l’univers extérieur, au sens strict : flux, structures, équilibres.
Elle avait envisagé leur suppression comme on corrige une faille. Sans colère. Sans haine. Avec la froide certitude d’une nécessité.
Puis, en les observant, elle vit ce qu’ils avaient produit.
Le libre arbitre. La conscience. La volonté autonome disséminée dans les mondes. Une modification profonde, diffuse, impossible à contenir. Elle en percevait les effets globaux, presque statistiques : des civilisations imprévisibles, des trajectoires divergentes, des tensions nouvelles. Rien qui, jusqu’ici, n’ait exigé son attention à l’échelle individuelle.
Et pourtant, ce fut un individu qui la retint.
Une maison ordinaire. Celle de la famille Taeren. Une construction de terre sèche et de pierre, basse, épaisse, faite pour tenir contre la chaleur. Rien ne la distinguait des milliers d’autres. À l’intérieur, une femme et une petite fille. Le garçon n’est pas là.
Natasundra perçoit l’ensemble d’un seul regard. L’air lourd. La pénombre. Les objets. Sur la table, de la viande de chèvre laissée sans avoir été correctement conservée. Elle comprend immédiatement ce qui va se produire.
L’homme entre.
Son regard s’arrête sur la table. Sa mâchoire se contracte. Il ne parle pas. Sa décision est déjà prise. Il frappe.
Une première fois. La femme heurte le mur. Une seconde. Une troisième. Il n’y a pas d’hésitation, pas de montée progressive. La violence est immédiate, totale. Le crâne frappe la pierre. La matière cède. Le corps s’effondre. Le sol se couvre de sang et de fragments informes.
La petite fille regarde.
À cet instant précis, quelque chose se rompt en elle.
Jusqu’ici, le monde avait été dur, parfois menaçant, mais cohérent. Il existait des règles implicites, des attentes muettes : ce qui protège ne détruit pas, ce qui est grand ne broie pas, ce qui élève contient. Même la peur avait une place, même la douleur s’inscrivait dans une continuité compréhensible.
Cela disparaît.
Il n’y a plus de structure derrière ce qui arrive. Plus de cadre. Plus de sens auquel se raccrocher. La violence n’est pas une exception : elle est le réel. Et ce réel n’offre aucune prise pour être tenu à distance.
Natasundra ne voit pas seulement la violence. Elle perçoit ce qui se produit à l’intérieur de l’enfant. Un univers entier se contracte, se fissure, s’effondre. Tout ce qui donnait cohérence au monde de cette conscience naissante se disloque en un instant. Il n’y a pas de refuge possible. Pas de dissociation spontanée. Pas de recul. La réalité pénètre sans filtre.
C’est là que Natasundra comprend.
Jusqu’ici, elle avait pensé l’univers comme une architecture extérieure : flux, masses, structures. Elle découvre soudain que chaque être doté de libre arbitre porte en lui un univers intérieur, fragile, singulier, et que celui-ci peut être détruit aussi radicalement qu’un monde physique. Ce qu’elle observe n’est pas une anomalie matérielle, mais une dévastation interne.
Elle ne peut l’accepter.
Son intention surgit sans calcul. Préserver cet univers intérieur. Empêcher l’effondrement total.
Elle agit.
Une infime modification du réseau noétique de la petite fille. Pas une suppression. Pas un effacement. Une intégration.
La peur ne disparaît pas. Mais elle cesse d’être une rupture. Ce qui est vécu n’est plus perçu comme incompatible avec l’existence. Il n’y a plus de contradiction entre le monde et le fait d’y être. La réalité est acceptée parce qu’elle est réelle, sans attente qu’elle soit autre chose.
Dans l’esprit de la petite fille, quelque chose se réorganise.
Il n’y a plus d’idée de réparation possible. Plus d’hypothèse d’un ordre caché qui reviendrait. Ce qui arrive n’est ni une injustice ni une aberration : c’est simplement ce qui est. Et puisque c’est ce qui est, alors il n’y a rien à préserver en dehors de l’acceptation elle-même.
La petite fille sourit.
Ce sourire n’est ni joie ni défi. Il est ajustement. L’effondrement n’est plus une menace : il fait désormais partie de son univers intérieur. Le chaos cesse d’être extérieur.
L’homme s’approche d’elle.
À ce moment précis, le garçon revient.
Il entre dans la maison, encore marqué par l’extérieur, par le travail, par l’effort. Il comprend immédiatement. Il voit les corps. Le sang. Sa sœur soulevée. Son monde vacille, mais ne se rompt pas. Il n’accepte pas. Il agit.
Il se jette sur son père. Il est plus faible. Les coups pleuvent. Son corps est projeté contre le mur, puis au sol. Les os encaissent. Les muscles cèdent. La douleur est immense. Il ne se relève pas.
Natasundra perçoit alors une seconde menace. Le corps de la petite fille est en danger. L’extinction est possible. Elle cherche ce qui peut contenir la réalité sans la nier.
Le garçon.
Une nouvelle intention. Une autre modification, distincte. Elle n’efface pas la douleur. Elle ne restaure pas le corps. Elle ouvre une possibilité : agir malgré l’écrasement.
Le garçon se relève, lentement. Chaque mouvement est une lutte contre la destruction. Il saisit ce qu’il trouve. Il frappe. Il ne cherche pas à comprendre. Il cherche à arrêter. Le corps du père tombe.
Le silence s’installe.
Natasundra s’est déjà détournée. Son attention s’est déplacée ailleurs. Elle n’évalue pas les conséquences. Elle ne mesure pas ce qu’elle a engendré. Ces êtres restent, pour elle, des points insignifiants dans une architecture infinie. Elle a répondu à une émotion. Elle repart.
Dans la maison, le garçon revient vers sa sœur. Il la prend dans ses bras. Il la tourne dos aux corps. Il l’emmène vers la fenêtre, vers l’air, vers l’extérieur. Il croit la protéger.
La petite fille sourit toujours.
Elle n’est plus détruite. Elle n’est plus intacte non plus. Son univers intérieur s’est réorganisé autour d’un principe nouveau : l’absence de règle, l’acceptation de la rupture, la coexistence avec ce qui ne peut être contenu.
Ainsi naît Seltika’Sar.
Et à ses côtés, sans le savoir, naît aussi Sekum’Heimur : celui qui, dès cet instant, ne cherchera pas à nier la réalité, mais à la contenir pour empêcher qu’elle n’anéantisse tout ce qu’elle touche.
