Arya
Quand elle vient au monde, Brar’Amuun ne la connaît pas. Il ignore jusqu’à son existence. Sous l’apparence d’Ash, médecin elfe respecté, conseiller militaire, homme de science et de pouvoir, il a déjà traversé des siècles, fréquenté les palais, soigné les puissants et observé les peuples comme on observe des mécanismes. Il a servi Abatros Ianxalim avec rigueur et intelligence. Il a vu ce roi tenter d’élever son monde, de rendre l’éducation obligatoire, de développer la magie et la médecine, de gouverner avec une forme de justice rare. Il a vu naître Shalaën, sa fille, sans savoir qu’en elle s’était réfugiée Althaea.
Shalaën portait en elle une déesse. Pas comme une bénédiction, mais comme un refuge désespéré. Althaea se cachait de son frère, non par peur affective, mais parce que le mal qui le rongeait avait faim. Faim de Noèse. Faim de celle qui en contenait le plus. Tant qu’Althaea demeurait dissimulée dans Shalaën, Brar’Amuun ne pouvait pas la dévorer sans la détruire. Alors il tenta autre chose. Il la brisa lentement. Il la viola. Il lui inocula un parasite noétique. Mais Althaea résistait. Le parasite restait prisonnier des canaux noétiques, incapable de prendre le contrôle, tandis que le corps de Shalaën encaissait seul la douleur de cette lutte invisible.
C’est ainsi qu’elle chercha un médecin. Et que le médecin arriva.
Ash.
Ce qu’Ash ressentit pour Shalaën n’était pas feint. Brar’Amuun aimait Althaea parce qu’Althae avait aimé Althaea. Ce n’était pas un souvenir, ni une émotion passée. C’était une trace structurelle. Quelque chose d’ancien, de tordu, de toujours vivant. De cette rencontre naquit Arya.
Brar’Amuun ne sut jamais qu’il avait une fille.
Shalaën, consciente de ce qu’elle portait désormais, s’enfuit. Elle disparut pendant sa grossesse. Elle cacha Arya comme on cache une braise dans la cendre, loin du vent. Elle confia l’enfant à une demi-orc au nom trop long pour être retenu, que la petite appela simplement Maïa. Une femme rude, fatiguée, attentive, qui faisait ce qu’elle pouvait dans un monde qui ne voulait pas d’elle.
Arya grandit près du porte de Quamaris dans une petite cabane au bord de l’océan Sovelia, protégée par des murailles gigantesques que l’on disait érigées contre un Kraken mythique. En réalité, ces murs servaient à autre chose : contraindre les habitants à passer par la ville pour l’eau, vérifier les bracelets, s’assurer que personne ne devienne trop puissant, ni trop libre, ni contaminé. Arya portait le sien sans en comprendre la portée. Une pierre noire, froide contre la peau. Une contrainte silencieuse.
Elle était rousse. Sa peau claire constellée de taches de rousseur. Un petit nez rond, souvent sali par la poussière. Dans ses yeux, il y avait quelque chose de trop grand pour son âge. Pas de la sagesse. De la présence. Une attention constante au monde, aux autres, aux absents.
Elle n’avait pas une vie facile. Elle voyait sa mère revenir brisée, marquée de fines lignes violacées courant sous la peau, signes d’un combat qu’on lui disait sans gravité. Elle savait que c’était faux. Elle comprenait sans qu’on le lui explique. Alors elle prenait soin. Elle faisait des blagues trop grandes pour ses huit ans. Elle chantait. Elle faisait semblant de ne pas voir. Elle devenait solide là où un enfant devrait être fragile.
Souvent, elle était seule. Maïa devait se cacher, éviter les gardes, disparaître plusieurs jours. Shalaën aussi. Alors Arya se débrouillait. Dans le désert de Sanchizian, elle savait ce qui comptait. L’eau le jour. Le feu la nuit. Les vêtements clairs. Les gestes économes. Elle entretenait les braises malgré le poids du bois. Elle rationnait sans se plaindre. Elle dessinait des bonshommes au charbon sur les murs. Elle mangeait une figue en regardant l’horizon.
Elle chantait une chanson que sa mère lui avait apprise. Une chanson pour se souvenir. Pour ne pas oublier quoi faire. Ni qui elle était.
Quand sa mère tardait, Arya attendait derrière le rideau. Sans se montrer. Sans appeler. Elle espérait. Si ce n’était pas ce soir, ce serait demain. Elle se racontait cela jusqu’à y croire. Et quand Shalaën revenait enfin, Arya faisait semblant de dormir pour ne pas l’inquiéter. Elle allait vite se laver au puits. Elle souriait. Elle mentait un peu. Des mensonges doux. Des mensonges pour protéger.
Elle ne savait pas encore ce qu’elle portait.
En elle coexistait l’Emprise de son père et la Noèse de sa mère. Un pouvoir immense, contenu dans un corps mortel, incapable de l’absorber sans danger. L’Emprise, ce pouvoir qui ordonne à l’Éther lui-même, est le plus coûteux de tous. Arya ne le cherchait pas. Elle ne le comprenait pas. Mais il surgissait parfois. Rarement. Juste assez pour la sauver.
Arya incarne ce que Brar’Amuun ne pourra jamais comprendre. La résilience sans domination. La puissance sans volonté de posséder. Elle est née d’un monde brisé, mais elle n’en est pas le produit. Elle est ce qui subsiste quand tout aurait dû s’effondrer.
Et c’est précisément pour cela qu’elle est dangereuse.
Description physique
Arya est une enfant à l’apparence douce et ordinaire. Son visage est clair, marqué de fines taches de rousseur sur le nez et les joues. Les traits sont encore pleinement enfantins, sans dureté ni aspérité. Elle n’a pas ce visage fermé que l’on voit parfois chez ceux qui ont trop vécu trop tôt. Son expression est calme, parfois légèrement souriante, sans calcul ni méfiance apparente.
Ses cheveux sont longs, roux, d’un roux naturel et irrégulier. Ils tombent librement sur ses épaules, rarement parfaitement coiffés. Ils semblent entretenus de manière simple, sans soin particulier, comme si l’on s’était contenté de les attacher ou de les dégager du visage quand c’était nécessaire. Ils encadrent son visage sans chercher à l’adoucir ou à le mettre en valeur.
Ses yeux sont clairs, tirant vers le vert. Son regard est direct, posé, attentif. Elle regarde les gens sans insistance, sans crainte, sans défi. Elle observe plus qu’elle ne parle. Quand elle se tait, ce n’est pas par gêne, mais par habitude. Elle semble écouter avant de répondre.
Son corps est mince, encore frêle. Ses épaules sont étroites, ses gestes mesurés. Elle ne cherche pas à occuper l’espace, mais elle ne s’efface pas non plus. Elle se tient simplement là où elle est, sans posture défensive. Ses mouvements sont naturels, sans nervosité particulière.
Les vêtements qu’elle porte sont trop grands pour elle. Les manches descendent trop bas, les épaules tombent, les tissus pendent davantage qu’ils ne s’ajustent. Ce sont des habits pratiques, solides, faits pour durer et pour protéger, mais pas taillés pour une enfant de sa taille. On sent qu’ils ont été choisis pour leur utilité plutôt que pour leur ajustement, et portés tels quels.
Elle porte sa pierre sans y prêter attention visible. Elle ne la touche pas, ne la manipule pas. Elle vit avec, comme avec quelque chose de constant, intégré au quotidien. Rien dans son comportement ne laisse penser qu’elle y réfléchit ou qu’elle la questionne.
Arya donne l’impression d’une enfant qui vit simplement dans ce qui lui est donné. Son apparence ne cherche ni à se distinguer ni à se cacher. Elle est là, présente, discrète, à sa place, sans que rien ne vienne souligner ou commenter ce qu’elle est censée représenter.
