Ilieth, siège de l’eau et du pouvoir
Ilieth n’est pas une ville que l’on découvre par hasard. On la voit avant d’y entrer, longtemps avant, comme une anomalie dans la logique du désert. Là où Sanchizian s’assèche, se fissure et se replie, Ilieth respire. Elle s’élève au cœur d’un cirque naturel formé par les montagnes d’Akas, trois chaînes immenses, disjointes mais disposées comme des gardiens anciens, laissant entre elles des passages contrôlés par lesquels transitent hommes, marchandises et armées. Ces montagnes ne sont pas seulement des remparts : elles sont la clef de la survie de la capitale.
À leur pied s’étend le lac de Malquir, vaste étendue d’eau sombre et lourde, nourrie par un cycle presque fermé. Les vents humides venus du golfe de Tharavel s’engouffrent entre les chaînes d’Akas, s’échauffent au contact du lac, s’élèvent, se condensent sur les hauteurs, puis redescendent en pluies régulières. Ce phénomène crée un microclimat unique. L’air y est chaud, saturé d’humidité, parfois étouffant, mais vivant. Des arbres larges et hauts bordent les avenues, des plantes luxuriantes envahissent les jardins et les cours intérieures, et l’odeur de terre humide remplace celle du sable brûlé.
La ville s’est construite autour de cette abondance maîtrisée. L’eau y circule partout, visible et invisible à la fois. Des canaux alimentent les fontaines, des bassins tempèrent l’air, et surtout, un réseau d’égouts profond évacue les déchets et les excréments, préservant la capitale de la saleté et des maladies qui ravagent ailleurs les villes du désert. À Ilieth, les rues sont propres, lavées régulièrement. Cette propreté n’est pas un luxe : elle est un signe de puissance, la preuve que la capitale échappe aux règles communes du territoire.
L’architecture d’Ilieth est pensée pour imposer une hiérarchie claire. Les bâtiments sont vastes, clairs, d’inspiration orientale, faits de pierre taillée, de colonnades et de cours ouvertes. La ville est structurée autour de grandes places dégagées, non seulement pour accueillir foules et cortèges, mais aussi pour une raison politique essentielle : d’où que l’on se tienne dans ces espaces, le palais impérial est visible. Il est illégal de construire quoi que ce soit qui en masque la vue. Le regard est constamment ramené vers lui, non comme une menace immédiate, mais comme une évidence permanente.
Le palais d’Il’Dar domine la ville sans partage. Gigantesque, entouré de cours successives, de terrasses et de jardins, il n’est pas seulement une résidence : c’est un centre symbolique. Autour de lui gravitent les lieux de pouvoir, les salles de conseil, les résidences des hauts dignitaires, mais aussi les grandes institutions du savoir. Ilieth est devenue la capitale de la mémoire. L’empereur a fait rapatrier ici archives, œuvres, artefacts et témoignages venus de tout le territoire, par crainte de les voir disparaître sous l’avancée du désert. Bibliothèques monumentales, lieux d’exposition, dépôts scellés : tout ce qui compte, tout ce qui mérite d’être conservé, converge vers la capitale.
Héritage direct du règne précédent, Ilieth abrite également des écoles et une université, maintenues et renforcées par Il’Dar. On y enseigne l’histoire, la philosophie, les sciences, mais aussi une version structurée du récit impérial. Les étudiants apprennent les grandes heures du royaume, la transition vers l’Empire, et surtout les faits d’armes de l’empereur. Sa puissance militaire, son intelligence stratégique, son érudition, mais aussi les actes terrifiants qu’il a commis pour asseoir son autorité y sont évoqués, analysés, parfois glorifiés. Rien n’est caché. Tout est cadré.
La peur n’est pas gravée dans la pierre. Elle circule dans les discours. Elle voyage avec les érudits, les fonctionnaires, les marchands et les diplomates. Les récits de milices écrasées, de corps exposés, de châtiments exemplaires sont connus bien au-delà d’Ilieth. Ils font partie intégrante de la communication impériale. Non comme une menace constante, mais comme un rappel : l’ordre existe parce qu’il a été imposé, et il peut l’être à nouveau.
Ainsi, Ilieth projette deux images indissociables. Celle d’une cité cultivée, fastueuse, propre, protégée du désert par la science, l’ingénierie et la volonté. Et celle d’un pouvoir capable de brutalit é absolue, assumée, racontée, intégrée au récit officiel. Cette tension est le cœur de la capitale. Elle explique le respect qu’inspire Il’Dar, un respect né à la fois de l’admiration et de la crainte.
