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Il’Dar Dazbaïd, l’Empereur forgé dans le sang

Il’Dar Dazbaïd est né dans un monde où la force ne se discutait pas. Chez les Dazbaïd, la virilité n’était ni un idéal ni une valeur morale : c’était une condition d’existence. Leur père, Igor Dazbaïd, avait forgé la lignée à coups de poing et de peur, imposant sa domination sur Rhevos sans jamais reconnaître d’autorité supérieure autrement que par contrainte. Il exigeait de ses fils qu’ils soient désirables et redoutés, qu’ils occupent l’espace avant même de parler. Bran, l’aîné, semblait correspondre parfaitement à cette attente : beau, charismatique, doué pour la parole intime, instinctivement manipulateur. Il’Dar, lui, avait autre chose : le corps, l’esprit, la capacité de tenir un groupe, et surtout une lucidité précoce sur la nature de son frère. Toute son enfance fut un apprentissage silencieux : apprendre à résister à la séduction, à la perfidie, à la manipulation directe. Il ne cherchait pas à dominer Bran ; il cherchait à ne jamais être dominé par lui.


L’événement fondateur survint lorsque le roi Abatros, croyant apaiser les tensions entre Rhevos et Sablagos, envoya son chef des armées, Sak’An’Dar, négocier un traité avec Igor. Le traité fut signé. Mais Sak’An’Dar, homme d’une droiture inflexible, exigea en plus que soit jugé un membre de la famille Dazbaïd accusé de crimes commis dans la capitale. Pour lui, la justice ne se négociait pas. Pour Igor, accepter revenait à soumettre sa lignée à une autorité extérieure. Il ordonna à Sak’An’Dar de quitter Rhevos. Celui-ci refusa. L’affrontement fut bref, brutal, chaotique. Sak’An’Dar tua Igor sous les yeux de ses deux fils. La guerre naquit à cet instant précis, non d’un désaccord politique, mais d’un sang versé là où il n’aurait jamais dû l’être.


Abatros intervint en personne, arrivant sur son dragon pour extraire Sak’An’Dar et sa fille Shalaën du château éventré. Il sauva son chef des armées, mais le désavoua intérieurement : cette rigidité morale venait de déclencher une guerre qu’il n’avait pas voulue. Pour Il’Dar, cet instant grava une certitude définitive : la morale sans puissance détruit plus sûrement qu’elle ne sauve. Le monde ne tenait que par ceux capables d’assumer la violence nécessaire à sa stabilité.


C’est à partir de là qu’Il’Dar cessa d’être seulement un héritier. Il devint un stratège. Tandis que Bran cultivait ses réseaux, séduisait, promettait, manœuvrait dans l’ombre d’individus isolés, Il’Dar observait les structures, les flux, les équilibres fragiles. Il comprit que le règne d’Abatros, pourtant animé d’intentions qu’il respectait, menait la civilisation à une dispersion dangereuse : trop de concessions, trop de libertés mal encadrées, un développement de la magie qu’il jugeait anarchique. Les Dazbaïd perdaient leur position, les ressources se diluaient, l’ordre se fissurait.


C’est dans ce contexte qu’apparut Ash.


Lorsque Sak’An’Dar fut nommé chef des armées, il chercha un second capable de gérer les affaires courantes pendant ses déplacements incessants. Il ne voulait pas d’un militaire, mais d’un homme méthodique, précis, capable de tenir un système administratif sans faille. Ash s’imposa naturellement : médecin reconnu, esprit rigoureux, parole tenue, intelligence froide. En le nommant, Sak’An’Dar lui transmit aussi les rouages internes du royaume, des secrets que peu d’hommes connaissaient. Ash, en retour, observa. Il comprit très vite où se trouvaient les leviers du pouvoir.


Pour Ash, l’objectif n’était pas immédiat. Il cherchait un dirigeant redevable, malléable, disposé à freiner le développement de la magie, qu’il percevait comme une menace directe à son dessein profond : préparer silencieusement le terrain à une domination invisible de la Noèse. Il ne contraignait pas par la force ; il orientait, conseillait, suggérait. C’est ainsi qu’il rencontra Il’Dar à plusieurs reprises, bien avant l’avènement de l’Empire. Il lui offrit des clés, des informations, des chemins possibles. Il lui montra comment atteindre Abatros, comment frapper au cœur du pouvoir. Il’Dar comprit que cet homme voyait plus loin que les autres. Il accepta son aide.


L’assassinat d’Abatros, de son épouse et de Sak’An’Dar fut l’aboutissement de cette convergence d’intérêts. Bran tenta de manœuvrer à son avantage, comme toujours, mais Il’Dar avait anticipé chacune de ses stratégies. Il savait comment son frère parlait, comment il promettait, comment il évitait l’exposition publique. Au dernier moment, Il’Dar prit l’ascendant. Non par ruse, mais parce qu’il était prêt. Parce qu’il savait.


Il ne se proclama pas roi. Il se proclama Empereur. Non pour le symbole, mais parce qu’il ne gouvernait plus un peuple : il tenait un monde fragmenté qu’il fallait maintenir par la centralisation, l’administration et la force.


Au début de son règne, Il’Dar suivit nombre des orientations suggérées par Ash. Il limita l’expansion de la magie. Il affaiblit certaines institutions anciennes. Mais très vite, il vit autre chose. Des hommes changèrent. Des comportements se vidèrent. Lors d’un voyage dans le sud, il observa la terre se retirer, le désert progresser. Ce n’était pas un cycle naturel. Quelque chose rongeait le monde.


Il chercha des réponses concrètes. Il s’entoura de Sekum’Heimur, de Liarona, et d’Elaki. Ensemble, ils découvrirent Xeeknosax et pénétrèrent le plan suspendu. Ils n’en virent que des émanations, mais cela suffit à comprendre que le danger était ancien, patient, méthodique. Il’Dar fit alors un choix décisif : il joua double jeu.


Officiellement, il expatria la Tour des Mages d’Ilieth vers Hodaï, éloignant le cœur magique du centre politique. Officieusement, il lança l’exploitation contrôlée des mines de Quaros et organisa la diffusion de l’Aphanite. Il savait que la pierre affaiblissait, qu’elle vidait partiellement les êtres. Mais il la voyait comme un barrage, une digue contre ce qui se nourrissait de la Noèse. Ash mit du temps à comprendre le subterfuge. Lorsqu’il s’en rendit compte, une grande partie de la population portait déjà ces pierres.


Ash tenta alors de reprendre la main. Il se rendit à Ilieth. Mais Il’Dar s’était préparé. Il s’était retranché dans un dôme d’Aphanite, un rempart mortel même pour un être tel qu’Ash. À cet instant, l’équilibre se figea. Ash comprit qu’il ne pouvait agir ouvertement sans compromettre son propre dessein. Il choisit la patience. L’immortalité lui offrait le temps.


Aujourd’hui, Il’Dar Dazbaïd règne comme il a toujours vécu : en ours sur sa montagne. Massif, solitaire, brutal si nécessaire. Il centralise l’eau, protège Quaros, verrouille Quamaris, tient Ilieth. Il ne se pense ni juste ni bon. Il se pense indispensable. Il sait que son règne repose sur des compromis monstrueux, mais il est convaincu qu’ils retardent l’effondrement.


Il ignore encore jusqu’où Ash est prêt à aller.

Et il ignore surtout que Bran Dazbaïd, vivant, rancunier, attend que l’Empire s’épuise pour reprendre ce qu’il n’a jamais cessé de considérer comme sien.

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