Quaros, la richesse qui dévore
Quaros n’est pas une région, c’est un dispositif. Accrochées aux flancs abrupts des montagnes de Kharûn, les mines s’enfoncent profondément dans une roche sombre et dense, là où le soleil n’entre jamais. Ces montagnes, massives et hostiles, dominent le nord de Sanchizian comme une muraille naturelle, et leur cœur minéral est devenu indispensable à la survie de l’Empire.
Autour des sites d’extraction, tout a été organisé pour une seule chose : que le travail ne s’arrête jamais. L’Empire y déploie des ressources sans commune mesure avec le reste du territoire. L’eau arrive en convois constants, protégés, priorisés. La nourriture est abondante, variée, distribuée sans pénurie apparente. Les logements sont solides, entretenus, surveillés. Les salaires sont élevés. Les gardes nombreux. Tout est pensé pour donner l’impression d’un privilège rare, presque enviable.
À Quaros, on ne manque de rien. C’est précisément ce qui rend l’endroit troublant. Les ouvriers y vivent mieux que dans la majorité de Sanchizian. Leurs familles reçoivent des sommes capables de transformer une existence entière. Cent pièces d’or lorsqu’un enfant accepte de partir travailler dans les mines : l’équivalent de deux années de salaire ailleurs. Puis, si cet enfant meurt, cent pièces supplémentaires. Le geste est présenté comme une reconnaissance, une compensation, une preuve que l’Empire n’oublie pas ceux qui se sacrifient pour lui.
Cette politique est méthodique. Les familles sont recensées, accompagnées, suivies. On leur parle de statut, de service rendu, de nécessité collective. On leur explique que sans Quaros, tout s’effondrerait : la capitale, les ports, les armées, l’ordre même du monde. Peu contestent. Ceux qui le font sont perçus comme irresponsables, incapables de comprendre l’ampleur de l’enjeu. Refuser Quaros, c’est refuser de porter le poids commun.
La présence militaire est permanente. Les gardes ne protègent pas seulement les galeries et les convois : ils protègent le récit. À Quaros, rien ne doit ressembler à un bagne. Les accidents sont expliqués. Les morts intégrées à une logique administrative froide mais assumée. Chaque corps extrait des galeries est une preuve de plus que l’Empire paie un prix réel pour maintenir l’équilibre.
Pourtant, malgré l’abondance, une tension sourde habite les montagnes de Kharûn. Le minerai extrait n’est pas ordinaire. Ceux qui passent trop de temps au fond le savent. La fatigue n’est pas celle du corps seulement. Certains deviennent lents, absents, comme vidés. D’autres s’effondrent sans blessure apparente. Le sol lui-même semble exiger quelque chose que personne ne nomme ouvertement.
Quaros est ainsi un paradoxe géographique et politique. Le lieu le mieux approvisionné de Sanchizian. Et celui où l’on meurt le plus vite. L’Empire y investit sans limite, non par générosité, mais par nécessité absolue. Tant que les montagnes de Kharûn livrent leur cœur, l’Empire tient. Le jour où les mines se tairont, plus aucune capitale, aucun port, aucune armée ne pourra retenir le sable.
