L’Aphanite
On l’appelle Aphanite parce qu’elle ne détruit rien.
Elle fait disparaître.
L’Aphanite est un minéral noir mat, sans reflet, incapable de renvoyer la lumière. Même polie, même taillée, sa surface demeure terne, comme si elle absorbait toute tentative de brillance. Au toucher, elle est froide, mais ce froid n’est pas thermique : il semble venir de plus loin, comme une absence de chaleur plutôt qu ’une présence de glace. Lorsqu’on la tient trop longtemps, une sensation de vide s’installe, discrète mais persistante, accompagnée d’un léger engourdissement des doigts.
Dans le Monde visible, l’Aphanite paraît inerte.
Dans le Monde invisible, elle est tout autre chose.
Elle perturbe les canaux noétiques.
Non pas en les brisant, ni en les coupant, mais en désaccordant leur ancrage au corps. Là où la Noèse circule habituellement sans friction, l’Aphanite introduit une résistance silencieuse. Les flux ralentissent. Les impulsions s’émoussent. La volonté ne disparaît pas, mais elle peine à devenir action.
Portée sur le corps, l’Aphanite empêche l’usage de la Noèse. Cette inhibition n’est pas brutale, mais progressive. Ceux qui la portent décrivent une sensation diffuse d’être légèrement vidés : les émotions sont moins vives, les élans plus courts, les pensées moins audacieuses. Ce n’est ni une douleur, ni une maladie. Plutôt l’impression persistante qu’une part invisible de soi est tenue à distance. Beaucoup disent se sentir « moins eux-mêmes », sans pouvoir nommer ce qui manque réellement.
Sous forme de bracelet, de collier, d’anneau ou d’ornement corporel, l’Aphanite crée une zone d’opacité noétique autour du porteur. À une taille strictement calibrée, elle n’altère ni la mémoire, ni l’identité, ni la conscience. Elle produit cependant des effets connus et redoutés : baisse des ambitions, émoussement des désirs, ralentissement des élans émotionnels, fatigue musculaire légère, difficulté à se projeter. Ces effets sont acceptés comme un prix à payer.
Mais cette même opacité est une protection.
Les parasites noétiques ne peuvent s’y accrocher.
Ils glissent, se dissipent ou meurent avant même de pouvoir s’ancrer.
À dose standard, l’Aphanite rend toute contamination impossible.
Dès qu’on la retire, les canaux noétiques se réalignent.
La Noèse circule à nouveau sans entrave.
Et l’être redevient vulnérable.
C’est cette réversibilité qui a permis son usage massif. L’Aphanite ne modifie pas définitivement les individus. Elle les contraint tant qu’elle est portée. Rien de plus. Rien de moins.
Usage social et peur collective
Dans les régions désertiques de Maversia, tout le monde porte une pierre d’Aphanite. Cette obligation ne repose pas seulement sur la loi, mais sur un traumatisme profondément enraciné. Partout circulent les récits de personnes devenues soudainement vides, absentes à elles-mêmes. Des hommes et des femmes décrits comme bons, travailleurs, aimés, qui un jour ont cessé de réagir au monde. Ils ne criaient pas. Ne déliraient pas. Ils restaient immobiles.
Certains se sont laissés mourir de faim ou de soif.
D’autres sont restés exposés jusqu’à être brûlés par le soleil.
Ces êtres sont appelés les Inertes.
Dans certaines villes et villages, les Inertes sont exposés sur les places publiques comme des avertissements vivants. Ailleurs, ils sont utilisés dans les arènes : des champions leur tranchent la tête sous les acclamations. Leur sort est devenu un spectacle, nourrissant à la fois la peur, la fascination et la certitude que la pierre est indispensable.
Le discours dominant est simple, répété dès l’enfance : sans Aphanite, on devient Inerte. La pierre doit être noire, dense. Lorsqu’elle commence à pâlir, à blanchir légèrement, on dit qu’elle perd son efficacité. Chacun sait que cela peut arriver. Chacun connaît un nom, une histoire, un visage.
Ne pas porter d’Aphanite est impensable. Un individu sans pierre est immédiatement suspect. Il peut être arrêté, interrogé, et dans certains contextes condamné à mort. Le peuple ne comprend pas précisément pourquoi — mais il est convaincu que l’absence de pierre met tout le monde en danger.
Riches, pauvres et calibrage
La différence entre riches et pauvres ne tient pas à la présence de l’Aphanite, mais à la manière de la porter.
Les plus pauvres portent des pierres volumineuses, souvent mal calibrées, scellées dans des bracelets ou des colliers trop serrés qu’ils ne peuvent retirer. Ces pierres protègent, mais leurs effets secondaires sont marqués : fatigue chronique, lenteur, docilité accrue, esprit émoussé.
Les riches portent des pierres plus petites, intégrées à des bagues, des boucles de ceinture, des épaulières, des diadèmes ou des couronnes. Elles sont amovibles, mais rarement retirées — par norme sociale, par habitude, par crainte aussi. Leur Aphanite remplit sa fonction sans entraver excessivement la volonté.
En réalité, la configuration optimale est connue : une pierre d’environ un centimètre cube, placée au niveau du sternum. À cet endroit, son rayon englobe l’ensemble du corps dans le Monde invisible, annihile les parasites noétiques, tout en minimisant l’impact sur le libre arbitre, la conscience et le mouvement. Cette connaissance, toutefois, n’est pas diffusée équitablement.
Origine et extraction
L’Aphanite se trouve en grande quantité sur Maversia, principalement au nord, dans les mines de Quaros. Elle affleure parfois à la surface, incrustée dans la roche comme une ombre figée. Plus profondément, elle forme des veines épaisses, presque continues, où la lumière semble s’éteindre à mesure que l’on descend.
Son extraction est extrêmement dangereuse.
À forte concentration, l’Aphanite ne se contente plus d’atténuer la Noèse : elle rompt le lien entre le corps et les canaux noétiques. Les mineurs exposés trop longtemps peuvent s’effondrer sans blessure apparente. Le corps devient inerte. Le réseau noétique se détache. Et contrairement à une mort ordinaire, rien ne persiste dans le Monde invisible. Il n’y a ni errance, ni hantise, ni survie résiduelle.
Pour cette raison, l’exploitation de Quaros est soumise à des protocoles stricts : temps d’exposition limité, outils isolants, rotation constante des équipes, extraction fragmentée. Les archives impériales recensent de nombreuses galeries scellées après la mort simultanée d’équipes entières.
Discours officiel et dissidence
Officiellement, l’Aphanite est présentée comme un outil de stabilité. Un moyen de contenir les dérives, de prévenir les excès, d’assurer l’ordre face à des forces invisibles incomprises.
Un discours dissident existe pourtant. Il est porté par des groupes hostiles au pouvoir central d’Ilieth, qualifiés de marginaux ou de dangereux. Selon eux, l’Aphanite n’est pas seulement une protection, mais un instrument de contrôle : elle affaiblirait volontairement la population, émoussant la volonté et la capacité de révolte. Les Inertes ne seraient pas la preuve de l’absence de pierre, mais le produit d’autres causes volontairement dissimulées.
Ce discours est toléré tant qu’il reste discret. Ceux qui le diffusent trop ouvertement sont surveillés, arrêtés, parfois exécutés.
