Rhevos, les sacrifiés du pouvoir
Rhevos se dresse au nord de Sanchizian, juste au-dessous de la grande chaîne de montagnes, dans une région où la terre ne pardonne rien. À plus d’une semaine de marche de toute source naturelle d’eau, la ville n’existe que par la volonté politique qui la maintient debout. Sans convois réguliers, sans acheminement constant de réserves massives, Rhevos serait déjà morte. L’eau y arrive par la route, sous escorte, comptée, rationnée. Chaque jarre est une décision. Chaque retard, une menace.
C’est pourtant ici qu’est né Il’Dar Dazbaïd. Et c’est cette origine qui explique l’acharnement presque obstiné avec lequel l’empereur refuse d’abandonner la ville. Rhevos vit encore de sa gloire passée, de l’époque où la lignée Dazbaïd dominait le nord avec brutalité mais assurance. Les grandes bâtisses, les places trop vastes pour la population actuelle, les symboles d’un pouvoir ancien rappellent un temps où la ville n’était pas une charge, mais un centre.
Mais cette mémoire est lourde. Rhevos n’a jamais digéré l’affront de Sak’An’Dar, le meurtre d’Igor, la destruction partielle du pouvoir familial sous les yeux de ses héritiers. La disparition supposée de Bran continue de hanter les récits, les rumeurs, les colères étouffées. Ici, l’histoire n’est pas enseignée comme à Ilieth : elle est ressassée, transmise dans les familles, durcie par le ressentiment.
Le nord de Sanchizian est une terre d’efforts permanents. Les familles y vivent dans l’attente et le sacrifice. Beaucoup ont perdu des proches envoyés travailler dans les mines de Quaros. Des hommes et des femmes arrachés à une région déjà exsangue pour nourrir la machine impériale. Ces morts pèsent lourd sur Rhevos. On s’y sent utilisé, vidé, indispensable mais méprisé. La ville est devenue un réservoir humain pour une politique qui la dépasse.
Cette situation a façonné un pouvoir local dur, plaignant, autoritaire. Les dirigeants de Rhevos exercent une pression constante sur l’empereur, utilisant l’unique levier qu’il leur reste : la menace de ralentir ou d’interrompre l’envoi de main-d’œuvre vers Quaros. C’est un chantage silencieux mais réel, fondé sur la fatigue d’une population qui n’a plus grand-chose à perdre.
À Rhevos, la jalousie envers Sablagos est vive. Là-bas, les terres sont encore vertes, l’agriculture prospère, l’armée puissante. Ici, on se dessèche lentement. Beaucoup n’ont jamais pardonné à Il’Dar d’avoir choisi Ilieth comme centre du pouvoir, plutôt que de s’appuyer sur Sablagos ou de faire de Rhevos un symbole de résistance. Certains murmurent qu’il aurait pu utiliser la magie pour contenir le désert, qu’il a choisi l’ordre plutôt que la terre, le contrôle plutôt que la survie locale.
L’empereur le sait. Il hésite sans cesse entre deux voies. D’un côté, la dureté : rappeler à Rhevos que sans l’Empire, la ville ne survivrait pas une saison. De l’autre, la sympathie : reconnaître le prix payé par cette région, tenter de lui offrir artificiellement une qualité de vie dans un contexte qui s’y oppose presque entièrement. Cette hésitation est permanente, et elle affaiblit autant qu’elle protège.
Rhevos est ainsi une ville tenue debout par la mémoire, la colère et l’eau importée. Elle n’est ni rebelle ouverte, ni loyale sincère. Elle est le rappel vivant de ce que l’Empire doit sacrifier pour tenir, et de ce qu’il risque de perdre si ce sacrifice devient insupportable.
