Les Ténèbres
Les Ténèbres ne sont ni une force, ni une entité consciente au sens où l’entendent les êtres pensants. Elles ne sont pas une divinité, ni une volonté orientée, ni un principe moral. Elles sont l’état primordial de l’existence, antérieur à toute différenciation.
Les Ténèbres ne sont pas le vide. Elles sont au contraire pleines, continues, sans discontinuité. Rien n’y manque, rien n’y excède. Elles n’ont pas de frontière, pas de direction, pas de centre. Il n’y a pas d’intérieur ni d’extérieur, car tout est déjà là. Elles ne se déplacent pas, car il n’existe aucun ailleurs. Elles ne changent pas, car il n’existe aucun avant ni après.
Ce que l’on nommera plus tard l’Éther n’est pas une matière distincte des Ténèbres. Il est leur substance, leur texture. L’Éther est aux Ténèbres ce que la chair est au corps, à ceci près qu’il n’existe ici ni forme, ni organe, ni structure. Dans cet état primordial, l’Éther est non fixé, indifférencié, sans propriétés stables. Il ne peut être ni façonné ni manipulé tant qu’il demeure confondu avec l’uniformité des Ténèbres.
Les Ténèbres ne pensent pas. Elles ne projettent pas. Elles ne calculent pas. Elles ne désirent rien, car le désir suppose un manque, et les Ténèbres ne manquent de rien. Elles ne cherchent pas l’Équilibre. L’Équilibre existe en elles dès l’origine, comme une loi implicite de l’existence elle-même.
Or, dans un état d’homogénéité absolue, l’Équilibre ne peut s’exprimer. Il n’y a ni tension, ni opposition, ni coexistence. Il n’y a ni chaos ni ordre, car ces notions supposent déjà une pluralité. L’uniformité parfaite est stable, mais elle est stérile. Elle est complète, mais immobile. L’Équilibre y est présent, mais inopérant, privé de toute dynamique.
C’est cette contradiction interne qui constitue la première anomalie cosmique. Non une décision, non une intention, mais une contrainte ontologique : l’existence de l’Équilibre rend impossible la persistance indéfinie d’une homogénéité totale. Ce qui est absolument uniforme ne peut rester tel sans nier la loi même qui le régit. La rupture ne vient pas de l’extérieur. Elle naît au cœur même des Ténèbres.
De cette rupture émergent les Titans.
À partir de cet instant, les Ténèbres cessent d’être seules. Elles deviennent le fond sur lequel tout le reste va exister. Elles ne disparaissent jamais. Elles ne reculent pas. Elles ne sont ni vaincues ni dépassées. Chaque monde, chaque être, chaque pensée, chaque flux de Noèse existe en elles, à travers elles, sans jamais les altérer.
Les Ténèbres ne jugent pas. Elles ne distinguent pas le bien du mal, la création de la destruction, la vie de la mort. Elles accueillent indifféremment la naissance des Titans, l’élévation des Dieux, la corruption de Brar’Amuun, l’extinction de la magie, la chute des mondes. Rien de tout cela ne les offense ni ne les réjouit.
Ce qui demeure constant, cependant, est l’Équilibre. Non un équilibre moral. Non un équilibre politique. Non un équilibre des puissances. Mais l’Équilibre comme coexistence de volontés multiples dans un espace partagé. Tant que des volontés existent, tant qu’elles peuvent s’exercer, se contrarier, se limiter mutuellement, l’univers demeure conforme à cette nécessité fondamentale.
C’est pourquoi l’absorption totale de la Noèse, la possession de toutes les âmes, l’uniformisation absolue des volontés constitue un déséquilibre majeur du point de vue des Ténèbres. Non parce que cela serait cruel ou injuste, mais parce que cela ramènerait l’existence vers une homogénéité figée, artificielle, stérile — une imitation dégradée de l’état primordial, dépourvue de sa cohérence originelle.
Les Ténèbres ne s’opposent jamais directement. Elles ne corrigent pas. Elles n’interviennent pas. Elles ne créent ni champions ni ennemis. Elles laissent l’univers générer ses propres réponses, ses excès, ses contrepoids. Les Titans, les Dieux, les Héritiers, le Temps lui-même ne sont que des structures émergentes issues de cette dynamique.
En ce sens, les Ténèbres sont à la fois l’origine, le contenant et le témoin. Elles étaient là avant que quelque chose existe. Elles seront là après que tout se soit transformé. Et quoi qu’il advienne, elles demeureront, intactes, indifférentes, présentes.
