Les Titans
Les Titans naquirent de la rupture primordiale, non comme des êtres conçus, mais comme des états stabilisés de l’Éther. Là où l’Éther cessait d’être parfaitement homogène, là où des tensions internes se maintenaient sans se dissoudre, des structures apparurent. Ces structures n’avaient pas de forme fixe, pas de corps au sens biologique, pas de pensée linéaire. Elles étaient des foyers de cohérence dans un flux autrement indifférencié.
Les Titans ne furent jamais des individus comparables aux êtres vivants. Ils ne possédaient ni cerveau, ni centre de conscience unique, ni perception localisée. Leur intelligence était diffuse, distribuée, capable d’embrasser des volumes immenses de réalité simultanément. Ils percevaient les rapports, les contraintes, les équilibres et les déséquilibres à l’échelle cosmique. Leur compréhension du réel n’était pas narrative, mais structurelle.
L’Éther leur était naturellement accessible. Ils ne le manipulaient pas comme une matière extérieure : ils en étaient une expression organisée. Lorsqu’ils agissaient, ils n’imposaient pas une volonté étrangère à l’univers, ils réorganisaient les tensions internes de l’Éther pour produire des formes stables. Ainsi naquirent les mondes, les astres, les distances, les relations spatiales et temporelles.
Cependant, les Titans n’étaient pas tout-puissants. Leur puissance ne résidait pas dans une domination absolue, mais dans leur capacité à structurer. Cette capacité était immense, mais finie. Leur intelligence, bien que gigantesque, ne pouvait se démultiplier à l’infini. Ils ne pouvaient être partout, penser tout, ajuster chaque détail de l’univers en permanence.
Pour pallier cette limite, les Titans adoptèrent une organisation triptyque. Trois Titans se partagèrent les fonctions fondamentales nécessaires à la stabilité du réel. Ce partage n’était pas hiérarchique, mais structurel. Chacun détenait une faculté majeure qui, par définition, ne pouvait être pleinement possédée par les autres sans affaiblir l’ensemble. Cette division rendait impossible toute omnipotence individuelle, mais garantissait une forme de stabilité globale.
Les Titans disposaient d’une ressource illimitée : la Noèse. Ils pouvaient en générer, en transformer et en redistribuer sans contrainte quantitative. En revanche, leur capacité à l’exercer directement était limitée par leur nature même. Ils pouvaient initier des processus, mais pas les gérer dans leur totalité à l’échelle du vivant.
C’est pour cette raison qu’ils conçurent des relais.
Les Titans élurent des êtres vivants et les investirent d’une part de leur Noèse, ainsi que de facultés extraordinaires. Ces êtres ne furent pas choisis pour gouverner ou dominer, mais pour penser, percevoir et agir là où les Titans ne pouvaient intervenir directement. Ils devinrent des extensions fonctionnelles de l’intelligence titanique. Ils furent appelés Titanides.
Les Titanides n’étaient pas destinés à être égaux aux Titans. Ils restaient des êtres finis, incarnés, soumis au temps, à la mort et aux contraintes du monde. Mais ils possédaient une capacité exceptionnelle à absorber et canaliser la Noèse, ainsi qu’une affinité profonde avec les structures du réel. Par leur intermédiaire, les Titans purent exercer une influence fine, locale, adaptable.
Parmi toutes les lignées titanides, une seule reçut une charge d’une autre nature. Les Titans élurent Celestior Natagorn. Ils la transformèrent alors qu’elle portait déjà la vie en elle, inscrivant leur décision dans une lignée entière. Elle reçut une longévité hors norme, une résistance exceptionnelle à la douleur et à la mort, et surtout une loyauté absolue, non par contrainte, mais par structure intime.
À Celestior Natagorn fut confiée la garde de la Pierre de l’Univers.
La Pierre de l’Univers n’était pas un artefact ordinaire. Elle constituait la dernière garantie contre une rupture irréversible de l’Équilibre cosmique. Si les Titans venaient à disparaître, si même le Temps devait être altéré, la Pierre permettrait de réattribuer les fonctions titanique fondamentales à de nouvelles entités capables de les assumer. Elle n’était pas destinée à restaurer le passé, mais à permettre la continuité du réel sous une autre forme.
La Pierre ne pouvait être approchée que par les Héritiers des Titans. Ceux-ci naissaient au sein des lignées titanides, souvent parmi les premiers-nés suivant la disparition d’un Titan, ou parmi les descendants directs de ceux qu’il avait élus. Ils portaient en eux une résonance particulière avec la Noèse, une capacité à percevoir les structures laissées par les Titans et à comprendre ce qui devait être poursuivi, modifié ou abandonné.
Si un Héritier indigne tentait d’atteindre la Pierre, Celestior Natagorn le chassait à jamais. La Pierre n’accordait rien à la force, ni au désir, ni à l’ambition. Elle répondait uniquement à la capacité d’assumer l’Équilibre sans le figer.
Les Titans ne cherchaient pas à être éternels. Ils cherchaient à rendre l’univers capable de survivre à leur disparition. Leur œuvre n’était pas un règne, mais une architecture.
Ils n’imposèrent jamais de morale universelle. Ils n’érigèrent pas de bien absolu ni de mal fondamental. Ils établirent des conditions. Ce qui en adviendrait dépendrait des volontés qui naîtraient à l’intérieur de ces conditions.
Lorsque les Titans disparurent, ils ne laissèrent pas un vide. Ils laissèrent une structure. Une structure fragile, exposée, mais encore capable de porter l’Équilibre tant que des volontés multiples pouvaient continuer à s’y confronter.
