La naissance de Brar’Amuun
Seltika’Sar n’a jamais cherché à créer un dieu.
Elle cherchait une faille.
Depuis l’instant où son univers intérieur avait cessé d’attendre un ordre, elle observait le monde comme un système instable, bâti sur une promesse qu’il ne pouvait pas tenir : celle d’un Équilibre fondé sur la circulation libre de la Noèse. Elle comprit très tôt ce que les Titans n’avaient jamais envisagé pleinement — que la Noèse n’était pas seulement une ressource, mais un vecteur de volonté, et que toute volonté, dès lors qu’elle pouvait s’accumuler, pouvait être détournée.
Elle étudia les réseaux noétiques comme d’autres étudiaient les flux d’eau ou les racines des arbres. Elle apprit à les lire, à en percevoir les tensions, les points de rupture, les zones de saturation. Elle découvrit que la Noèse, lorsqu’elle était concentrée, ne renforçait pas toutes les formes de vouloir de manière équivalente. Elle favorisait celles qui cherchaient à durer, à s’étendre, à se maintenir. Posséder appelait posséder davantage.
C’est ainsi qu’elle s’intéressa à Althae.
Dieu de la mort et des âmes, Althae était unique. Il voyait ce que les autres dieux ne percevaient jamais entièrement : le Monde visible, le Monde invisible, et les réseaux noétiques qui reliaient les deux. Il observait la circulation de la Noèse après la mort, sa persistance, ses résidus, ses accumulations. Il était, par nature, celui qui se trouvait le plus proche de la faille.
À cette époque, Althae était isolé. Rejeté par sa sœur, incompris des autres dieux, tenu à distance par les Titans eux-mêmes. Seltika’Sar sut exploiter cette solitude. Elle ne l’attaqua pas. Elle ne le força pas. Elle l’accueillit.
Il vint à elle dans le marais d’Ulnaïr, d’abord par curiosité, puis par habitude, puis par besoin. Elle le laissa parler. Elle le laissa se défaire de ses protections divines, une à une, sous prétexte de proximité, de confiance, d’intimité. Elle ne cherchait pas son pouvoir. Elle cherchait son accès.
Le jour où elle agit, elle n’injecta rien.
Elle ne plaça aucune entité étrangère.
Elle opéra.
Par la magie, elle intervint directement sur son réseau noétique. Une intervention chirurgicale, précise, irréversible. Elle n’altéra pas sa capacité à vouloir. Elle supprima toutes les formes de volonté sauf une. Elle effaça l’éventail des possibles pour ne laisser subsister qu’un axe unique : le désir d’accumuler de la Noèse.
À partir de cet instant, Althae ne pouvait plus vouloir autre chose.
Il n’était pas fou.
Il n’était pas dominé.
Il était cohérent.
Tout ce qu’il percevait désormais était interprété à travers ce besoin. Toute Noèse non captée devenait un manque. Toute circulation libre devenait une perte. La mort n’était plus un passage, mais une opportunité. Les âmes n’étaient plus des existences persistantes, mais des réservoirs ouverts.
Seltika’Sar ne pouvait pas aller plus loin seule.
Elle pouvait accéder au Plan suspendu, y survivre, y opérer hors du Temps. Mais le Brar, créé jadis par Erevan, se trouvait enfoui dans les profondeurs abyssales de Xeeknosax, sous des masses de roche qu’aucun être dépourvu de vol et de maîtrise directe de l’Éther ne pouvait franchir. Descendre jusque-là impliquait de traverser des gouffres vertigineux, puis de soulever ou disloquer des montagnes entières.
Althae, lui, le pouvait.
Guidé par sa perception nouvelle, il vit le Brar. Il en comprit immédiatement le potentiel : une forme capable d’assimiler la Noèse sans la dissiper, de la stocker sans la redistribuer. Il descendit dans le Plan suspendu, força l’Éther à céder, creusa la pierre au prix d’efforts colossaux. Chaque avancée l’épuisait. Chaque fracture du monde l’approchait de la rupture. Mais il persista.
Il ne retira pas le Brar de son lieu d’origine.
Il le remonta.
Juste assez pour le sortir de son isolement. Juste assez pour le rendre accessible. Juste assez pour permettre une interaction.
Alors Seltika’Sar intervint de nouveau.
Elle créa les premiers parasites noétiques, non comme des entités autonomes, mais comme des extensions fonctionnelles. Des structures capables de coloniser des canaux noétiques, de détourner la circulation de la Noèse sans détruire l’hôte. Puis elle accoupla ces parasites au Brar.
De cette union naquit le Cœur de Brar.
Une masse vivante, enracinée dans le Plan suspendu, saturée de Noèse, capable de recevoir, stocker et redistribuer des flux à une échelle inédite. Althae s’y relia depuis le Monde invisible. Il ne possédait pas le Cœur. Il l’utilisait. Et le Cœur, en retour, amplifiait sa capacité à posséder.
Ainsi naquit Brar’Amuun.
Non par création divine.
Non par ascension.
Mais par la mise en place d’un système fermé, où la volonté, la Noèse et la structure du monde convergeaient vers un seul point.
Seltika’Sar n’avait pas créé un tyran.
Elle avait créé une machine.
Et lorsqu’elle s’en détourna, la machine fonctionnait déjà seule.
