Le Brar
Le Brar n’a jamais été conçu comme une arme, ni comme une entité destinée à se répandre. Lorsqu’Erevan le façonna, il le fit dans un espace clos, profondément enfoui dans le Plan suspendu, sous la grotte de Xeeknosax. Le Brar existait alors sous une forme primitive, isolée, incapable d’entrer en contact avec le vivant. Sa capacité d’assimilation était réelle, mais privée d’objet. Tant qu’il demeura confiné à cet isolement absolu, il ne constituait aucune menace pour l’Équilibre.
Ce confinement ne fut pas rompu par une défaillance naturelle, mais par une intervention extérieure.
Seltika’Sar avait compris la faille fondamentale de la Noèse : elle ne nourrit pas seulement la vie ou la conscience, elle structure directement la volonté. En étudiant les réseaux noétiques, elle découvrit qu’en agissant sur leur organisation, il était possible de réduire le champ même du vouloir. Non pas d’imposer une obéissance directe, mais de supprimer toutes les directions possibles sauf une.
Son objectif ne fut jamais de détruire. Il fut de contraindre la volonté à converger.
Après avoir altéré chirurgicalement le réseau noétique d’Althae, en supprimant toute possibilité de vouloir autre chose que l’accumulation de Noèse, elle eut besoin d’un support capable de stocker cette ressource à une échelle que ni les mortels ni les dieux ne pouvaient soutenir durablement. C’est alors qu’elle orienta Althae vers l’existence du Brar, enfoui dans les profondeurs abyssales du Plan suspendu.
Seltika’Sar pouvait accéder au Plan suspendu, mais elle ne pouvait atteindre les profondeurs où Erevan avait placé le Brar. Là, la matière était ensevelie sous des masses titanesques, inaccessibles à quiconque ne pouvait ni voler, ni commander directement à l’Éther. Althae, en revanche, le pouvait. Par des efforts immenses, au prix d’une contrainte prolongée exercée sur l’Éther lui-même, il dégagea le Brar de son isolement originel et le remonta vers des zones du Plan suspendu où il devenait observable et manipulable.
Le Brar ne fut pas transformé dans sa nature. Il fut exposé.
C’est à ce moment que Seltika’Sar intervint de nouveau. Elle conçut le premier parasite noétique, non comme une entité autonome, mais comme un dispositif de connexion. Elle accoupla ce parasite au Brar. Ce geste ne donna pas naissance à une nouvelle créature consciente, mais à une structure centrale : le Cœur de Brar.
Le Cœur de Brar devint une masse organique capable de stocker la Noèse sans la dissiper. Une plante gigantesque, enracinée dans le Plan suspendu, faite de racines épaisses, de nodosités pulsantes, saturée d’un liquide dense, violet sombre, mêlant sang et lumière. La Noèse y était accumulée, retenue, condensée.
À partir de cet instant, le Brar changea de fonction. Il devint le Brar noétique.
Son corps demeura ancré dans le Plan suspendu. Il n’apparut jamais dans le Monde visible. Mais ses canaux noétiques, désormais modifiés par l’accouplement avec le parasite, purent franchir le Voile. Ils se projetèrent dans le Monde invisible et entrèrent en contact avec les réseaux noétiques des racines végétales.
Ce contact ne transforma pas les plantes en Brar. Il les vida.
Les canaux noétiques des végétaux furent colonisés, désorganisés, puis intégrés au réseau du Brar. Privées de leur circulation interne de Noèse, les plantes moururent. Le sol perdit sa capacité à soutenir la vie. Depuis Xeeknosax, ce phénomène se propagea rapidement. En l’espace d’une dizaine d’années, une région entière fut stérilisée. Ainsi naquit le désert de Sanchizian.
Le Brar noétique, désormais, ne se contentait plus d’assimiler passivement. Il diffusait des parasites noétiques.
Ces parasites ne circulaient pas dans le Monde visible comme des organismes errants ou des spores perceptibles. Ils franchissaient le Voile depuis le Plan suspendu et agissaient directement dans le Monde invisible, au niveau des canaux noétiques des êtres humains.
Chez l’humain, l’effet différait radicalement de celui observé chez les plantes. Les canaux noétiques n’étaient pas détruits. Ils étaient altérés. Le parasite s’y ancrait, s’y développait et modifiait leur orientation. La Noèse produite par le corps continuait de circuler, mais elle cessait d’alimenter une volonté autonome. Elle était redirigée.
La Noèse de chaque individu infecté transitait par le Monde invisible vers le réseau global du Brar, puis vers le Cœur de Brar noétique, où elle était stockée. Dans le Monde invisible, ce système apparaîtrait comme une multitude de filaments convergeant vers un point unique. Dans le Monde visible, rien n’était perceptible. Dans le Plan suspendu, le Cœur de Brar noétique pulsait, gorgé de Noèse.
Lorsque Brar’Amuun émergea de la corruption d’Althae, il hérita de ce système déjà en place.
Il ne créa ni le Brar, ni les parasites, ni le Cœur. Il s’y connecta.
Un flux unique reliait désormais le Cœur de Brar noétique à Brar’Amuun dans le Monde invisible. Par ce lien, il utilisait la Noèse stockée pour exercer son Emprise. Les êtres humains connectés restaient vivants. Leur corps fonctionnait. Leur conscience subsistait parfois. Mais leur libre arbitre était érodé. Lorsque l’influence de Brar’Amuun se relâchait, certains corps, privés de toute direction interne, se laissaient simplement mourir.
Pour absorber la Noèse d’un dieu, Brar’Amuun devait agir directement dans le Monde visible. Il devait soumettre le dieu, le contraindre physiquement, et lui insérer un parasite noétique. Le parasite devait alors s’infiltrer dans le réseau noétique divin, un processus lent et instable. À mesure que la connexion se stabilisait, les pouvoirs du dieu s’étiolaient. Sa Noèse était drainée vers le Cœur de Brar.
Avec les Titans, cette méthode échoua.
Brar’Amuun tenta d’appliquer le même procédé à Natasundra. Il parvint à la capturer. Il tenta de lui inoculer un parasite noétique. Mais l’existence de Natasundra ne reposait pas sur un réseau noétique exploitable selon ce paradigme. Le parasite ne trouva aucun ancrage possible.
Brar’Amuun ne put absorber sa Noèse. Il la tua.
Ainsi, le Brar noétique ne possède pas directement les êtres. Il ne les transforme pas en extensions conscientes de Brar’Amuun. Il les relie. Il détourne leur Noèse vers un centre unique. Le véritable cœur du système n’est pas Brar’Amuun lui-même, mais le Cœur de Brar noétique, enfoui sous Xeeknosax. Tant que ce cœur subsiste, le réseau demeure intact et la Noèse continue de converger vers lui.
Dans le Monde visible, il ne reste que les conséquences : un désert qui s’étend, une vie végétale effacée, des comportements humains altérés.
Dans le Monde invisible, des millions de filaments convergent vers un point unique.
Dans le Plan suspendu, une plante monstrueuse, saturée de Noèse, continue de croître en silence.
