Architecture des mondes et des plans
Il existe d’abord le Monde.
Le Monde est l’espace de l’existence vécue. C’est là que les corps naissent, se déplacent, se blessent et meurent. C’est là que la matière possède une consistance, que les éléments s’expriment, que les lois physiques s’appliquent. Le feu y brûle, l’eau y coule, la terre y résiste, le vent y traverse. Le temps y avance sans relâche. Tout ce qui est tangible, tout ce qui peut être touché, détruit ou façonné, appartient au Monde.
Mais le Monde n’est pas unique dans sa manifestation.
Il est scindé en deux états superposés, strictement parallèles, partageant le même temps et la même géographie, sans jamais se confondre.
Le Monde visible est celui des corps. C’est celui que perçoivent les vivants. Les êtres y marchent, y parlent, y bâtissent, y combattent. Toutes les formes de matière y existent. Tous les éléments y sont accessibles. C’est le seul lieu où les actions physiques produisent directement des effets physiques.
Le Monde invisible lui est indissociablement lié. Il épouse exactement la même réalité spatiale, seconde par seconde, lieu par lieu. Pourtant, il est privé de matière. Aucun élément n’y subsiste. Le feu n’y brûle pas. L’eau n’y coule pas. La terre n’y oppose aucune résistance. Ce qui circule dans le Monde invisible, ce sont uniquement les flux de Noèse.
C’est dans le Monde invisible que résident les morts.
Lorsqu’un être meurt, son corps disparaît du Monde visible. Il se décompose, se dissout, cesse d’exister. Mais son réseau noétique demeure. La conscience persiste. La mémoire subsiste. La volonté ne s’éteint pas. L’être continue d’exister dans le Monde invisible, entouré des autres morts, capable de percevoir les réseaux noétiques des vivants.
Les morts se voient entre eux.
Les vivants se voient entre eux.
Les vivants ne voient pas les morts.
Les morts voient les canaux noétiques des vivants.
Seul le dieu de la mort perçoit simultanément le Monde visible et le Monde invisible, superposés l’un à l’autre.
Dans le Monde invisible, les morts ne peuvent plus agir sur la matière. Ils ne peuvent ni créer, ni détruire, ni invoquer les éléments. Même celui qui fut mage de son vivant perd l’accès au feu, à l’eau, à la terre ou au vent. Il ne lui reste que la Noèse, sous une forme résiduelle, et la trace affaiblie de sa volonté.
Par la Noèse, il conserve la conscience, la mémoire et une forme limitée de libre arbitre. Il peut produire des perturbations diffuses dans les réseaux noétiques des vivants. C’est ainsi que naissent les hantises. Un mort peut traverser le réseau noétique d’un vivant, s’y maintenir volontairement, perturber ses flux et exercer une pression diffuse mais persistante sur sa volonté. Cette capacité est faible, instable, rarement consciente. Elle est pourtant réelle. Elle est la source d’une souffrance persistante : celle d’exister encore, sans pouvoir agir pleinement.
Au-dessus du Monde, mais hors de lui, existe un autre espace.
Il ne s’agit pas d’un monde.
Il s’agit d’un plan.
Ce plan est le Plan suspendu.
Le Plan suspendu n’est pas un lieu de vie. Il n’est pas destiné à l’existence consciente continue. Il est un espace fonctionnel, conçu par les Titans pour répondre à plusieurs nécessités fondamentales.
Dans le Plan suspendu, la matière peut exister. Les éléments peuvent être invoqués. Les structures peuvent être créées. Les lois physiques y sont respectées. Une montagne y conserve sa forme. Une arme ne s’use pas. Une flamme ne consume pas son combustible.
Mais le temps n’y a aucune juridiction.
Rien n’y vieillit. Rien ne s’y dégrade. Rien ne s’y transforme par écoulement temporel.
À l’origine, les Titans utilisaient le Plan suspendu comme un espace de création et de déplacement. Ils y opéraient hors du regard du Monde, façonnant les structures destinées au Monde visible sans subir les contraintes de l’usure, de l’entropie ou de l’irréversibilité.
Le Plan suspendu fut également conçu comme une limite.
Après la création du Maître du Temps, les Titans comprirent que le temps, s’il n’était pas contraint, pouvait devenir un facteur de domination absolue. Le Plan suspendu fut alors instauré comme un espace sur lequel le Maître du Temps n’avait aucun pouvoir. Quoi qu’il altère dans le Monde, quoi qu’il fracture dans le cours du temps, le Plan suspendu demeurait inchangé.
C’est là que furent dissimulés des sanctuaires.
C’est là que furent ancrées des structures intangibles.
Entre le Monde et le Plan suspendu se tient le Voile.
La seule à pouvoir traverser facilement le Voile vers le Plan suspendu, c'est Althaea, dont le pouvoir est de créer des portails d'un monde à l'autre.
Le Voile n’est pas une simple frontière. Il est une interface. Une zone de transition malléable, programmable sous certaines conditions. Il sépare sans isoler. Il empêche sans bloquer totalement.
À travers le Voile, la Noèse peut passer du Plan suspendu vers le Monde invisible.
À travers le Voile, l’Éther peut être structuré pour donner naissance à la matière du Monde visible.
Le Voile peut être modifié. Son volume, sa pression, sa température, sa résonance peuvent être altérés par ceux qui en connaissent les paramètres. Sous des conditions physiques extrêmes et artificielles, le Voile peut être perforé, créant des silos. Ces silos sont indétectables, même par les êtres les plus omniscients, tant qu’on n’y pénètre pas soi-même. C’est là que le Maître du Temps se réfugia, se dissimula et se protégea.
Ainsi se tient la structure de l’existence.
Le Monde visible, lieu de la matière et des corps.
Le Monde invisible, lieu de la Noèse et des morts.
Le Plan suspendu, espace fonctionnel hors du temps.
Le Voile, interface malléable entre ces réalités.
Les êtres vivent dans le Monde sans jamais percevoir l’ensemble.
Les Titans ont conçu cette architecture pour durer.
Car tant que plusieurs formes d’existence cohabitent, tant que les volontés ne sont pas uniformes, l’Équilibre demeure.

