L'Emprise
L’Emprise est un pouvoir de contrainte directe exercé sur l’Éther.
Elle ne crée rien.
Elle ne transforme rien.
Elle ne convoque aucun élément spécifique.
Elle agit sur ce qui existe déjà, en imposant une volonté externe à la structure même de l’existence.
L’Éther étant la substance fondamentale dont procèdent la matière, les flux, les réseaux noétiques et les structures des plans, exercer une Emprise revient à forcer l’Éther à obéir, localement ou à grande échelle. Tout ce qui est composé d’Éther, stabilisé par lui ou traversé par lui peut être soumis à l’Emprise.
L’Emprise se manifeste sous deux formes indissociables :
la contrainte physique et la contrainte psychologique.
La contrainte physique est l’aspect le plus immédiatement perceptible.
Elle permet de saisir, déplacer, suspendre, compresser, projeter ou disloquer des corps, des objets, des structures ou des volumes entiers. Un corps peut être immobilisé sans contact. Une armure peut se contracter sur celui qui la porte. Une poutre peut être arrachée à son ancrage. Une masse peut être propulsée avec une précision absolue. Même le corps de celui qui exerce l’Emprise peut être soumis à sa propre contrainte, lui permettant de flotter, de voler, d’accélérer ou de résister à des forces extrêmes.
Cette contrainte n’agit pas « sur » la matière comme le ferait un choc ou une explosion.
Elle agit dans la matière, en forçant l’Éther qui la constitue à adopter une configuration imposée.
La contrainte psychologique est tout aussi réelle, mais moins visible.
Elle agit directement sur les réseaux noétiques.
En entrant dans le réseau noétique d’un être, l’Emprise peut altérer le libre arbitre, perturber la cohérence des pensées, provoquer la peur, la douleur, la confusion, l’obéissance ou la paralysie mentale. Elle peut empêcher une décision, forcer une impulsion, bloquer un mouvement avant même qu’il ne soit formulé consciemment.
Contrairement à une simple influence ou manipulation, l’Emprise psychologique ne persuade pas.
Elle contraint.
La conscience demeure, mais elle est prisonnière.
La volonté existe encore, mais elle est rendue inefficace.
Le sujet sait ce qui lui arrive, sans pouvoir s’y opposer.
Ces deux dimensions ne sont jamais séparées.
Une contrainte physique produit presque toujours un effet psychologique.
Une contrainte psychologique peut à son tour immobiliser un corps, briser une résistance ou provoquer une défaillance organique.
L’Emprise peut s’exercer dans le Monde visible, dans le Monde invisible et dans le Plan suspendu. Elle ne dépend pas des lois physiques classiques, mais uniquement de la capacité de celui qui l’exerce à maintenir la pression sur l ’Éther.
Cette pression a un coût.
Chaque acte d’Emprise consomme de la Noèse.
Plus la cible est complexe, étendue ou résistante, plus l’effort est important. Maintenir plusieurs contraintes simultanées, agir sur des réseaux noétiques denses ou imposer une Emprise prolongée exige une quantité croissante de Noèse. L’Emprise n’est jamais automatique ni passive : elle est un effort continu.
Utilisée avec mesure, l’Emprise est un outil de régulation.
Elle permet d’arrêter une violence, de contenir une menace, d’imposer une limite là où aucune autre ne peut être appliquée. Dans ce cadre, elle participe à l’Équilibre, en empêchant une volonté unique de s’imposer par la force brute ou le chaos.
L’usage de Brar’Amuun est corrompu parce qu’il détourne l’Emprise de cette fonction.
Il ne cherche pas à contenir.
Il cherche à posséder.
En accumulant la Noèse par le biais du Brar et des parasites noétiques, en cherchant à maintenir une Emprise permanente sur tout ce qui existe, il transforme un pouvoir de contrainte ponctuelle en un état d’uniformisation absolue. Là où l’Emprise devait être un moyen temporaire de préserver la coexistence des volontés, elle devient chez lui un instrument d’annulation totale du libre arbitre.
Description physique de l'Emprise (scène)
Bien avant qu’il n’atteigne Quaros, quelque chose se met à dérailler.
Sur la tour de guet, un homme s’immobilise. Il ne comprend pas tout de suite ce qu’il voit. À l’horizon, au-dessus du désert, il n’y a pas de tempête. Pas de nuage. Pas de mirage non plus. Il y a une forme, suspendue, immobile, trop stable pour être naturelle. Elle ne grossit pas comme un objet qui approche. Elle est déjà là.
L’homme ouvre la bouche pour crier.
Le son sort mal.
En contrebas, on lève la tête avant même d’entendre l’alerte. Les conversations s’interrompent. Les pas ralentissent. Les animaux se taisent. Une pression sourde s’installe, difficile à nommer, comme si l’air lui-même pesait davantage. Certains ressentent une nausée brutale. D’autres une fatigue immédiate, écrasante.
— Il est là.
Le mot circule plus vite que la peur elle-même.
Dans la mine, les outils cessent de frapper la roche. Les ouvriers s’immobilisent, sans ordre, sans signal. Certains se mettent à courir. D’autres se cachent derrière des machines, dans des alcôves trop étroites, convaincus qu’il suffit de ne pas être vus. Quelques-uns prient. D’autres se figent, incapables de formuler une pensée claire.
Le malaise devient attente.
Une attente insupportable.
Puis le sable se fige.
Chaque grain cesse de glisser, maintenu dans une position qui n’est pas la sienne. Brar’Amuun est là, suspendu au-dessus du désert, maintenu par une contrainte continue. Il ne flotte pas. Il impose. L’Éther obéit. Ce qui limite son avancée n’est pas le monde, mais la capacité de sa volonté à s’y inscrire.
Il s’arrête devant les murs.
La porte monumentale de Quaros lui fait face, renforcée de bois massif et de métal. Il ne s’en approche pas davantage. Son attention suffit.
L’ordre est donné.
L’Éther qui maintient la porte change de configuration. La structure se plie vers l’intérieur. Les renforts cèdent. La masse se disloque brutalement, projetée dans les galeries. Certains fragments restent solides et s’écrasent dans un fracas sec. D’autres perdent leur cohésion, leur matière se relâche, devient visqueuse, incandescente. Des morceaux de porte frappent le sol comme une lave lourde, s’abattant sur les ouvriers. La chaleur brûle, colle, enferme. Les cris deviennent des hurlements.
À l’intérieur, tout se dérègle.
La pression s’abat sur les galeries. Les gestes deviennent impossibles. Les pensées se brouillent. Des hommes lâchent leurs outils sans comprendre pourquoi. D’autres tombent à genoux, incapables de coordonner leurs propres impulsions.
Les gardes tirent.
Les flèches ordinaires n’atteignent pas leur cible. Elles s’arrêtent en plein vol, se tordent, se déforment, puis tombent au sol, privées de toute rigidité.
Mais certaines continuent leur trajectoire.
Leurs pointes sont noires, denses, parfaitement mates. Aphanite pure.
Brar’Amuun ne les contraint pas.
Il ne le peut pas.
L’Emprise n’accroche rien. L’ordre glisse, sans prise. L’Éther reste ce qu’il est, mais refuse d’obéir à travers ce matériau. Brar’Amuun réagit instantanément. L’espace autour de lui se contracte et son corps est projeté de côté à une vitesse brutale. Les flèches passent là où il était un instant plus tôt et se fichent dans le sable figé.
Il se stabilise, plus loin, sous tension.
Son attention se déplace.
Un homme est arraché du sol par une jambe, soulevé trop vite, dans un angle impossible. Les os cèdent à l’intérieur avant que le cri ne prenne forme. La chair gonfle sous la contrainte. Lorsque l’Emprise se relâche, le corps chute lourdement. La matière tente aussitôt de reprendre sa forme initiale. La douleur explose alors, totale, quand les structures internes cherchent une cohérence qu’elles ne peuvent plus atteindre.
Ailleurs, la contrainte change.
Le poids des corps augmente brutalement.
Des hommes sont écrasés contre le sol, plaqués comme si la gravité elle-même avait été multipliée. Les genoux cèdent. Les cages thoraciques s’affaissent. Certains tentent de ramper, mais leurs membres refusent de répondre. Chaque respiration devient un combat.
Dans les galeries, les poutres de bois qui soutiennent la montagne commencent à gémir.
Brar’Amuun ne les arrache pas.
Il leur ordonne de ne plus tenir.
Le bois se fend, se rompt, perd sa fonction. Les soutiens cèdent en cascade. La roche, privée d’ancrage, s’effondre. Des pans entiers de la montagne s’éventrent dans un grondement continu. Galeries, machines et corps sont engloutis. La mine est brisée de l’intérieur.
Brar’Amuun reste à la limite.
Il ne pénètre pas dans Quaros. La concentration d’Aphanite rend chaque seconde d’Emprise plus instable, plus dangereuse pour lui. Il force malgré tout, assez longtemps.
Assez pour que la production cesse.
Assez pour que la montagne soit rendue inhabitable.
Assez pour que Quaros ne puisse plus fonctionner.
Lorsqu’il relâche enfin, le sable recommence à glisser. La roche continue de s’effondrer par endroits. Les cris persistent. La matière, livrée à elle-même, tente de retrouver une forme stable dans un chaos qu ’elle ne reconnaît plus.
Brar’Amuun s’éloigne.
Et à Quaros, ceux qui ont survécu comprennent trop tard que se cacher n’a jamais été une protection.
